Édition numérique de classiques de la littérature québécoise

Auteur
Charles-Antoine Fugère
Aude Meunier-Rochon

Pendant la session d’été 2019, l’une des tâches principales de l’équipe du pôle Québec de LQM a été de poursuivre le travail d’édition numérique de certaines œuvres importantes de la littérature québécoise. Nous nous sommes alors consacrés à travailler sur des classiques tels qu’Angéline de Montbrun de Laure Conan (1882), La Scouine d’Albert Laberge (1918), Les Anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé (1863) et les Chroniques d’Arthur Buies (1871 à 1884). Cette tâche nous a offert son lot d’enjeux, de problèmes, de défis, qui relevaient autant du travail d’établissement du texte que des singularités (et possibilités) liées à la place du numérique en littérature.

L’objectif était d’arriver à proposer une version de référence, à la fois fidèle à l’original et lisible, facilement accessible et navigable en ligne pour chaque texte phare. Il a été possible, pour la majorité des textes, de nous appuyer sur des éditions déjà établies et sanctionnées par la communauté scientifique1. Nous avons ainsi pu travailler à partir des éditions critiques des Presses de l’Université de Montréal (PUM), plus particulièrement celles parues dans la collection «Bibliothèque du nouveau monde» (BNM), qui «rassemble les textes fondamentaux de la littérature québécoise [tout en ayant pour but de garantir] l’authenticité des œuvres et leur lisibilité.» Cependant, comme le lecteur ou la lectrice visé.e par notre édition numérique est soit étudiant.e (cégep et université) soit du grand public, et que nous visons la diffusion du texte de base de ces œuvres appartenant au domaine public, nous retirons les notes et les commentaires critiques de l’édition établie à l’exception des notes de l’auteur. Ce choix participe d’une volonté, liée au numérique, d’assurer la circulation de versions fiables et l’archivage d’œuvres culturelles jugées importantes. Notre édition vient combler un manque avec une offre différente, plus fiable sur le plan scientifique que celle de plateformes en libre accès comme Wikisource. De plus, l’interface de la liseuse web apporte une amélioration technique notable par rapport aux éditions en fichier PDF de la Bibliothèque électronique du Québec.

Effectivement, ce processus demande de prendre une décision quant à la version «officielle» que l’on souhaite retenir d’un texte important: la première version d’un roman? Le texte révisé et augmenté par l’auteur? De même, dans le grain du texte, plusieurs variations d’usage (orthographique, typographique) nous ont causé des maux de tête. Nous avons dû prendre plusieurs décisions au fil de notre travail, jonglant entre l’importance d’une fidélité à l’œuvre originale et la nécessité d’une intelligibilité pour une lecture actuelle. Par exemple, l’utilisation inhabituelle des tirets cadratins dans Angéline de Montbrun et des virgules dans La Scouine rendait étrange la syntaxe de certaines phrases et posait des problèmes de clarté au vu des règles de grammaire contemporaines. De même, nous devions statuer sur l’orthographe à privilégier pour certains mots qui ne s’écrivent plus de la même manière aujourd’hui (ex. «grand’mère» et «collége»), ce qui réclamait des recherches supplémentaires dans des dictionnaires historiques, comme le Dictionnaire historique du français québécois et le Trésor de la langue française. Dans la majorité des cas, l’orthographe d’époque a été conservée sauf en cas de coquilles évidentes. Cette obligation à faire des choix comporte des limites, nos prises de décision n’étant pas toujours faciles ni incontestables.

Par ailleurs, le processus d’édition numérique nécessitait l’utilisation du langage HTML et de certaines balises liées à la plateforme utilisée2. En plus de devoir apprendre certaines bases en matière de coding, il fallait procéder par essais et erreurs, modifications ou ajouts de balises afin de reproduire fidèlement la mise en page initiale du texte. Par exemple, insérer un tiret était une opération à soigner. Selon que nous voulions introduire des dialogues ou utiliser un tiret pour une incise dans une phrase, le code à inscrire dans notre outil d’édition variait, comme nous souhaitions respecter les conventions typographiques. Il y a aussi, dans certains textes comme Les Anciens Canadiens, de nombreux systèmes d’appels de notes qui ont dû être simplifiés pour leur insertion sur notre plateforme. Il est parfois difficile de les distinguer une fois le codage effectué et nous avons dû nous assurer que chaque appel renvoie à la bonne note, qu’elle soit en bas de page ou à la fin du roman. Ces exemples démontrent l’importance d’une certaine compréhension du balisage des textes en vue de leur diffusion numérique. Cette aptitude devient de plus en plus pertinente et indispensable dans plusieurs champs scientifiques, notamment pour nous, littéraires!

1. D’autres textes à venir seront établis à partir de la dernière version publiée du vivant de leur auteur – pensons à Jean Rivard d’Antoine Gérin-Lajoie.
2. Un deuxième billet suivra pour présenter plus en détail les aspects techniques de la plateforme.
Date de publication